Exercice proposé lors du 5ème atelier d’écriture de la médiathèque d’Epinay-sur-Orge.
Écrivez un texte à partir des mots imposés suivants : boîte / programmer / rouge / pierre / ciel étoilé / sifflement / ombre / fermer / essence / chaussette
J’étais entré dans cette boîte directement après mes études. On nous avait dit “avec ce diplôme, on viendra vous chercher aux portes de l’école !” Et ç’avait été vrai.
Quel prestige ! Mes parents étaient fiers, mes grands-parents étaient fiers, mon frère était même jaloux.
En plus j’aimais ce que je faisais. Programmer avait toujours été ma passion, depuis les jeux que je créais sur ma calculatrice Casio au lycée pour amuser les copains. Et aujourd’hui, des programmes top secrets pour une grande boîte. Je faisais pas mal d’heures, mais le salaire suivait ! Et puis, quand on est jeune, qu’est-ce qu’on a d’autre à faire ?
Plus d’heures, toujours plus d’heures. “Tu es un un très bon élément !” “Tu vas grimper dans cette boîte !” “Tu fais un super boulot !” J’étais si fier, alors je faisais les heures.
Des primes, des heures sup’. “Bravo, tu gagnes bien ta vie !” “Tu as réussi !”
Plus d’heures, toujours plus d’heures. Toujours au même poste pourtant. Je ne grimpais pas. Il n’y a que la pression qui grimpait.
J’avais à peine le temps de me défouler au sport quelques heures par semaine. Plus possible de pratiquer la musique, qui était pourtant mon autre passion. Mes instruments prenaient la poussière dans un coin de mon appartement.
Un bel appartement qui lui aussi me rendait fier, et rendait mes parents fiers. Mais qui commençait à me sembler à la fois trop grand pour une seule personne, et étouffant après des heures et des heures de télétravail.
Peu à peu, le super projet top secret ne me faisait plus me sentir aussi important. Pour quoi je travaillais, au fait ? Je n’en savais rien, finalement. J’avais perdu le sens de ce que je faisais.
Et tout cet argent, qu’est-ce que je pouvais en faire en n’ayant aucun temps libre ?
J’ai commencé à craquer. Comme ça, sans m’en rendre compte.
Ca avait commencé par un sifflement. Tout petit d’abord. Un accouphène, ça arrive et puis ça passe.
Mais là, il ne passait pas. Il prenait même de plus en plus de place.
Entre la pression, le manque de sommeil et ce sifflement incessant, j’étais en pilote automatique en permanence.
“Eh, mec, qu’est-ce que tu fous ?”
Cette interpellation m’avait sorti de mon brouillard. Qu’est-ce que je foutais ? Où étais-je ? Je clignais des yeux plusieurs fois, celui qui avait crié jurait. On s’aperçut tous les deux au même moment de l’absurdité de la situation.
J’étais debout devant la pompe à essence, avec ma voiture de fonction tout électrique, en peignoir et en chaussettes.
L’autre homme avait pris un air inquier. Je murmurai un “Désolé…” et remontai en vitesse dans ma voiture, avant qu’il n’appelle les urgences psychiatriques.
Je roulais, sans trop savoir où j’allais. J’étais incapable d’aller au bureau, c’était tout ce que je savais. Mon téléphone de fonction sonnait, encore et encore. Comme je ne décrochais pas, je commençai à recevoir des SMS. “T’es où ?” “Panne de réveil ?” “T’arrives bientôt ?” “T’es malade ?” “T’es où ???” “Ca va ?” “J’espère pour toi qu’il t’es arrivé un truc grave, le chef voit rouge !”
Un truc grave… C’était ce boulot, le truc grave qui m’était arrivé. Je n’étais plus que l’ombre de moi-même.
Je rentrai chez moi à la nuit tombée.
Les jours suivants, je ne sortait pas de mon appartement.
D’autres appels du bureau, des collègues, des chefs, des RH. Et enfin, un appel de ma mère, qui était mon contact d’urgence.
“Mais qu’est-ce que tu fabriques ?” “Pourquoi tu ne vas plus au travail ?” “Tu es devenu fou ?” “Une entreprise si prestigieuse”
“MAIS TU VAS LA FERMER !” J’explosai.
Et je raccrochai.
Je remontai dans ma voiture et roulai à nouveau toute la journée. A la nuit tombée, je m’arrêtai pour acheter un sandwich dans la première superette trouvée. J’allais remonté en voiture, quand je remarquai que la supérette faisait face à un joli lac.
“Il n’y a pas de hasard,” me dis-je. J’abandonnai ma voiture et fis le tour du lac en mangeant mon dîner de fortune. Pas encore prêt à quitter ce cadre tranquille, je m’allongeai sur une grosse pierre.
Le calme, enfin le calme. Le silence, perturbé seulement pas mon accouphène persistente, et le ciel étoilé au-dessus de moi.
“Je m’installerais bien à la campagne.”
Photo de Arif Riyanto sur Unsplash




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