La première fois que j’ai vu la bande annonce du film, j’ai tout de suite eu très envie d’aller le voir. D’après les images choisies, il avait l’air très bien : une jeune fille trans soutenue et respectée par sa famille, un film centré sur ses études dans la danse plus que sur sa transidentité.

Bon, le film porte quand même le titre très recherché de “Girl” et a pour réalisateur et pour acteur principal deux hommes cis. J’aurais dû me méfier. Mais peu importe, des films sur les personnes trans, y en a pas beaucoup, alors bien sûr que j’irai le voir !

Cet après-midi, alors que j’avais réservé ma place de ciné pour l’avant-première depuis plusieurs jours, je suis tombé-e sur une critique du film écrite par une personne trans. Ce qui en ressortait, c’était que le film était très voyeuriste et très violent. Pour changer. Ca y est, j’hésitais à y aller. Mais je voulais aussi pouvoir me faire mon propre avis, et puis, j’avais envie d’aller au cinéma quand même.

Fin du film. La salle, remplie majoritairement de cis, applaudit. Je suis blasé-e, le réalisateur, Lukas Dhont, doit être si content des deux récompenses déjà remportées par son film, et maintenant il se fait encore applaudire par cette salle pleine. Comme d’habitude, des cis font un film basé sur nos histoires, ramassent les récompenses, ramassent l’argent, et pendant ce temps, les acteur-ices trans n’arrivent toujours pas à obtenir de rôles, ni de personnages trans, ni de personnages cis. Bref, vous connaissez la chanson.

Une dame prend la parole pour remercier le réalisateur, disant qu’elle est émue parce que “sa fille aînée est en train de faire le processus inverse, pour devenir un garçon”. Bon. Je me passerai de commentaires sur les termes utilisés. Au moins elle soutient son fils et elle s’intéresse suffisamment au sujet pour venir voir un film dessus. Moi, je tire la tronche, je n’ai pas applaudi, et la personne qui a présenté le réalisateur me fixe depuis le début.

Après une ou deux autres interventions, le coeur battant, je me décide à demander la parole :

“Alors, moi je suis trans, et je suis venu-e voir ce film parce qu’il y en a pas beaucoup sur le sujet, mais je suis déçu-e. On en a marre de voir des films centrés sur le corps, comme si y avait que ça dans nos vies. C’est une fille trans, on a compris, on a pas besoin de voir ses parties génitales 15 fois dans le film, c’est super violent. On a des vies, des ami-es, elle on la voit même pas vraiment avoir d’ami-es, ni rien. Je dis pas que ce qui est présenté dans le film est faux, mais y en a marre de voir que ça. Et puis elle a aucun ami trans, moi des personnes trans qui n’en côtoient aucun-e autre, j’en connais pas. Et vous dites qu’elle est en conflit avec elle-même seulement, que son entourage l’accepte, mais quand on est trans on a pas de problème avec nous-même, moi si tout le monde m’acceptait ça serait différent.”

Il me répond, j’écoute, je comprends, je suis un d’accord avec certaines choses, pas d’accord avec d’autres. J’en conclue que c’est un cis qui a essayé de bien faire, mais qui ne maîtrise pas son sujet.

Après ça, plusieurs autres personnes prennent la parole et n’ont que du bien à dire du film. Je suis énervé-e.

Les spectateurs cis y ont vu un film positif, parce que la jeune protagoniste, Lara a le soutien de toute sa famille, et que personne ne lui crie “NON VICTOR TU ES UN GARÇON”. Ils trouvent que l’oeuvre se termine sur une note d’espoir, parce qu’on la voit quelques temps plus tard ayant une nouvelle coupe de cheveux et un expression plus assurée que dans le reste du film. 

Pourtant, la transphobie est bien là, lorsqu’une de ses “amies” lui dit « bah si va prendre une douche avec tout le monde, les gens vont se poser des questions » et qui lui donne de force sa serviette. Alors que personne se pose de question, puisque tout le monde sait que Lara est trans. Pire encore, plus tard, cette même “amie” l’invite à sa soirée pyjama, et la force à montrer son pénis à tout le monde parce que “tu nous vois à poil depuis le début de l’année c’est bon c’est pareil”, et lui demande ensuite en boucle pendant 5 minutes « mais tu veux qu’on te prenne pour une fille ou un mec ? C’est pas compliqué répond ».

Pourtant, juste avant la scène finale, Lara tente de se couper le pénis avec des ciseaux. Et la scène est très longue, on y voit tout ce qu’il se passe même si le personnage est de dos, alors que tous les spectateurs comprennent très bien ce qu’il va se passer dès le départ, et que l’acte aurait pu être simplement suggéré, sinon retiré complètement.

Et alors, pourquoi ne pas montrer cet “espoir” plus tôt dans le film, au lieu de ne montrer, comme d’habitude, qu’un personnage trans constamment malheureux et torturé, constamment filmé de manière à l’isoler des autres ?

Même la scène où Lara s’autorise enfin à être avec un garçon n’est pas une belle scène d’amour. C’est simplement une scène de sexe, amenée presque sans contexte, et pour montrer encore une fois comme est elle différente et ne peut pas vivre normalement.

Au milieu des interventions de cis, une seconde personne trans prend le micro :

“Je voulais vous remercier pour votre film. Je suis trans et ma compagne aussi, et ce que montre ce film, c’est aussi le rapport que j’ai avec mon corps et que ma copine a avec le sien. C’était libérateur, même si c’était dur à regarder.”

Ok, c’est pas à moi de juger du ressenti et des réactions d’autres personnes concernées. Leur avis est valable, et puis même compréhensible.

A travers les réponses du réalisateur aux différentes interventions, nous apprenons qu’il a eu l’idée pour ce film alors qu’il commençait juste ses études de cinéma et qu’il a lu dans le journal l’histoire d’une jeune fille trans en école de danse, comme le personnage de son film. Il a d’abord voulu en faire un documentaire, mais la jeune fille en question ne voulait pas être filmée. Cependant, elle a accepté de discuter avec lui d’un scénario pour une fiction, qui est devenu la base de “Girl”. Pour faire ce film, il a rencontré les parents de la jeune fille, qui gèrent une association pour parents d’enfants trans, puis les parents membres de cette association et leurs enfants eux-mêmes. Il a également rencontré des chirurgiens et endocrinologues pour que son film soit le plus juste possible au niveau médical (et il l’est, au moins d’après ce que j’ai appris dans I Am Jazz).

Il a choisi Victor Polster pour le premier rôle, cet homme cis, parce que de tous les jeunes hommes et jeunes femmes trans qu’ils ont auditionnés, c’était le seul qui puisse à la fois interpréter le rôle avec justesse et avoir le niveau de danse nécessaire. Ok, j’entends. Mais dans la conjoncture actuelle, il n’est pas possible d’accepter que des acteur-ices cis prennent des rôles aux acteur-ices trans.

S’il a décidé de ne pas entourer son personnage d’autres amis trans, c’est parce que, comme la jeune fille qu’il a rencontrée dans la réalité, son personnage ne veut pas être trans, elle veut simplement être une fille, et ne pas côtoyer d’autres personnes trans lui permet de rester dans ce déni. D’ailleurs, il est lui-même gay, et il a eu la même démarche lorsqu’il était plus jeune. C’est une justification valable, je l’admets. Mais il n’en est pas moins qu’une grande partie du public LGBT, et moi y compris, en avons assez de voir des personnages LGBT isolés, et c’est une fiction de ce type en plus, sur la pile de toutes celles qui existent déjà.

Après toutes les interventions, j’applaudis quand même, pour montrer que j’ai entendu la réponse de Lukas Dhont et l’intervention du jeune homme trans et de sa compagne, mais pas de manière totalement enthousiaste non plus. Alors que les spectateurs commencent à quitter la salle, le réalisateur vient vers moi.

– Je suis désolé encore une fois si tu ne t’es pas senti-e représenté-e dans le film. Comme je l’ai dit, j’ai bien compris que l’expérience de chaque personne trans est différente, mais je ne peux représenter qu’une seule expérience dans ce film.
– Oui, et je ne dis pas que ce qui est représenté est faux, moi aussi j’ai une relation compliquée avec mon corps. Je dis seulement qu’on en a assez de voir que ça.
– Mais si j’ai mis ça dans le film, c’est parce que c’est ce que j’ai retiré de mes conversations avec [la jeune danseuse]. Elle est présente dans notre société.
– Oui mais justement, on voit ça tout le temps, tous les films sur le sujet sont comme ça.
– Tu penses à quels films ?
– The Danish Girl, c’était pareil. Le film où Elle Fanning joue un homme trans, je l’ai pas vu, mais j’en ai pas entendu du bien.
– Oui c’est vrai… Mais j’entends ce que tu dis. Moi, si je me suis centré sur le corps, c’est aussi parce que c’est un film sur la danse, ou le corps est important, et parce que le personnage est une adolescente, et c’est une période de la vie ou le corps change.

J’ai oublié de dire plusieurs choses.

Qu’il a casté un acteur cis, et un homme en plus, pas une femme, tout comme dans les autres films que j’ai cité.

Que la scène où le psychologue explique à la jeune fille qu’elle est une femme même sans hormones et sans opération, c’est moyen. On le sait, nous, ce qu’on est, merci bien ! C’est le monde autour qui nous fait changer.

Que si on est en conflit avec nous-mêmes même quand nos proches nous soutiennent, ça reste non pas à cause de nous, mais à cause de la société transphobe, à une échelle plus proche que notre entourage.

Mais malgré tout, je le remercie, je lui dis que c’était une vraie chance d’avoir pu échanger avec lui, dire ce que j’avais à dire, entendre ce que lui avait dire, et que ce n’est pas quelque chose que j’aurais la possibilité de faire avec les réalisateurs des autres films que j’ai cité.

En conclusion, je ne dirais pas que c‘est un mauvais film, ou que ce qui y est montré n’est pas juste. Je comprends que des personnes trans puissent l’apprécier. Le réalisateur avait de très bonnes intentions. Mais “Girl” reste un énième film sur les personnes trans qui est voyeuriste, fétichiste, violent, et fait sans la présence des personnes dont il parle. C’est un film incomplet, et fait par des cis, pour des cis. Un film qui justifie encore une fois la fascination des cis pour les corps trans, et qui leur fera encore nous poser des questions déplacées. Un film qui continuera de dire aux personnes trans et à nos proches “si tu es comme ça, tu vas être malheureux-se et ta vie sera difficile”, un film qui continuera de faire peur, et un film qui ne dira jamais “tu peux être trans et être heureux-se”.

Je suis au moins réconforté-e par le fait d’avoir pu donner mon avis devant une salle pleine, d’avoir pu échanger plus en profondeur avec le réalisateur, et ainsi, peut-être, d’avoir fait réfléchir quelques personnes. Et en sortant de la salle, une fille trans est venue me voir pour me dire qu’elle était d’accord avec moi, mais qu’elle n’avait pas osé prendre la parole. Alors je me dis que j’ai au moins servi à une personne ! Et en plus on est devenu·es ami·es 😌